LA MICRO-CARAVANE DU SCRIPTORIUM

L’idée de micro-caravane nous est venue pour prolonger en grandeur miniature les « caravanes poétiques » ( succession de pérégrinations et de haltes avec prises de parole) que nous avions instituées dès le début de l’histoire du Scriptorium dans les années 2000. Toujours des partages de textes, des humeurs de création, mais les marches devenues ici plus…immobiles, déplacements limités. Avec un nombre de participants restreints. Le jour choisi, le lundi matin. À Marseille ou dans son voisinage. Avec des lieux d’adoption privilégiés: la buvette du lac au Parc Borély, puis le Café Greenwich en bord de plage. Parfois, le jardin de la campagne Pastré…Ici sont nés quelques poèmes revendiqués « de circonstance ». Cette page en porte la trace…

MICRO-CARAVANE du 27 NOVEMBRE 2025

Le plus souvent, cela se passe le lundi matin.

À l’heure où les horribles travailleurs (dixit Rimbaud) embauchent,

on éprouve le plaisir particulier de freiner d’entrée de jeu.

Les protagonistes surgissent d’un accès du parc Borély à l’autre.

À heures plus ou moins variables. Avec de la lenteur dans leurs besaces.

Manière western italien, ils se toisent, se rapprochent. Bientôt ils se parlent comme on va aux nouvelles, à commencer par le match de foot de la veille.

Puis ils s’installent. Buvette du lac. Ils choisissent une table pour refaire le monde. Ça commence par les commandes à la serveuse à la chevelure noire, ça continue par un passage impromptu de pigeons sans-gêne ou de perruches criardes.

Parfois passe Trompette, l’oie du Canada, qui parle de ses frasques de migrations.

Le lac est posé près des convives pour donner de la stabilité à leurs divagations.

Les poèmes sortent des pages froissées, des livres rares, des recoins de la mémoire. Chacun y va de ses trouvailles de grenier. Les micro-caravaniers s’écoutent ou parlent en même temps, ils interviennent, bifurquent, se resserrent, laissent les feuilles des platanes tomber à leurs pieds.

À cette heure du lundi matin, les nouvelles du monde hésitent à passer aux aveux. Elles vont sur les bas-côtés du poème.

Puis les verres se laissent boire, le temps s’allonge. La micro-caravane dans sa fibre résolument statique s’évapore.

Il y a ailleurs possiblement d’autres rendez-vous à honorer.

Micro-caravane du 14 avril 2025

Où Higelin, un œil sur la guitare, l’autre sur la bagarre,

Prévient qu’on ne va pas se faire de vieux os

Ou il va falloir qu’on s’en mêle,

Où Eddy Mitchell claque à l’ado de 16 ans

À qui il tourne le dos

qu’il ne s’appelle pas comme ça,

Où Toni Morrison

s’en va à Stockholm

( où l’ombre de Désirée Clary règne encore)

pour annoncer au jury du Nobel

que le langage seul nous protège de ce qui n’a pas de nom,

Où Denis Diderot joue ses pensées catins,

en suivant des yeux

les joueurs d’échecs au café de la Régence,

Où Qo, ayant rangé sa vie d’Ecclésiaste,  

se sauve à la dernière minute

du pilteux pilon de l’éditeur en vert

pour s’inventer une vie d’insouciance

à quelques encablures des marges,

Où André Spire et Henri Michaux

restent muets pour nous laisser parler

de l’âge qui nous fait,

de l’âge qui nous sépare ou nous confond,

il y a le lac, la buvette,

Vieux-Loup sans sa louvette

Qui coule ses vieux jours

au marché de Belsunce ou bien au gris du ciel,

Et puis, l’échappée rituelle

à la station de délestage derrière le bosquet.

Ainsi fut ce lundi 14 avril

comme une plage vide sur un disque

qui ne demande pas qu’on s’y étende.

            

Micro-caravane du 25 février 2025

Chemin vers la buvette du lac.

Aujourd’hui, ce ne sera ni Diane ni Ophélia.

Véronique marche au milieu d’un parterre de Véroniques.

On y rejoint les quelques poètes complices

sans mot d’ordre.

Quelque chose comme un arrêt sur parole.

Deux pigeons plus un, et l’arbre nu

dont l’ombre du  feuillage a été transférée aux nuages.

La nouvelle serveuse a un mal fou à retenir

nos commandes, mais elle sourit en répétant

le nombre et la formule des cafés, et son sourire

ne lui sera pas ôté.

Schopenhauer aura les premiers mots postés au seuil de sa mort :

« Hé bien, nous nous en sommes bien tirés ! ».

Et il laisse son héritage à son caniche.

Une femme-pieuvre passe. Elle est immobilisée avec

tuyaux et ventouses. Pas bien encourageant, le monde

de ce temps, estampillé Agnès Questionmark.

Véronique se souvient de Saïd Mellouki qui écrit :

La Guernica vociférait

Et se tordait

Sous le pinceau de Picasso.

Le rif, plongé dans l’horreur,

Manquait de son Picasso.

Quand les bibliothèques du monde entier bâillent,

est-il bien sérieux que vous insistiez encore pour écrire ?

Bukowski ingurgite encore une rasade de ses pensées cul-sec.

Au cabaret du Chat noir, Paul-Marie Verlaine est annoncé.

On rit au milieu des enjambements. On essaie des rejets

qui ne vous prennent pas au sérieux.

Germain Nouveau y tente une apparition, avant d’embarquer Rimbaud jusqu’à Londres, lui tenir lieu de copiste, puis apprendre

à mendier sur les routes, la bouche emplie de la terre d’Humilis.

Un café plus loin, on évoque la déferlante des slameurs, rappeurs, crieurs qui occupent l’aujourd’hui de la scène.

René Char, dans le lointain, lâche une formule, rocailleuse à souhait, dont Heidegger décore son plastron avant d’installer sa légende aux Deux Garçons.

Il fait un froid de chat polaire chez Laetitia. Et pas facile d’aller la chercher au dehors de l’igloo.

Honte sur moi, je suis parti pisser sous les arbres entre Trotski et Heidegger.

Gandhi, le mahatma, apprend l’accent marseillais, le 11 septembre 1931, où il débarque sur le quai. Il déclare « Je suis

un irrésistible optimiste » au maire de la ville qui est absent.

Marc dit son poème tiré de l’aube de ce lundi. Miracle des mots

juste sortis du four de la boulange.

Et pendant tout ce temps, mon poème tire son trait :

les anges passent et se retirent,

les anges passent et se retirent.

Quelque chose comme un moment défalqué des frayeurs.

Loin de la gloire et de l’ennui.

Juste savoir le temps de vivre dans l’amitié d’une table,

y déposer un bout de matinée,

se dire : « encore un de ces moments

que l’ennemi n’emportera pas ».

                                                                      

 Micro-caravane du 16 décembre 2024

Au début, en bord de parking,

il y eut un troc de sac de congélation

oublié,

puis un trafic de quelques exemplaires d’auteurs

de la revue des Archers 44.

Tractations d’un arbre à l’autre

comme des scènes furtives d’espionnage

dans le parc à rencontres.

Puis les voilà qui surgissent peu à peu,

se reconnaissent, se rapprochent.

On se dirait au théâtre à l’entrée progressive

des acteurs. Casquettes, chapeaux,

lunettes noires, chacun sa dégaine

et son look d’hiver.

Quel sera leur point de ralliement, cette fois ?

Un vieil homme a pris possession du banc rouge.

Il tient sa compagne étendue sur ses genoux

Et lui caresse le visage et les mains. On n’aura pas

le cœur de déranger la scène.

Dans la roseraie, les poètes se déplacent

en quête de lumière pour

contrer le froid.

Je reconnais un ami du temps étudiant à crinière blanche.

Il m’apprend en sortant un livre de son par-dessus

que Jef Kessel croquait à pleines dents les verres

au cabaret le Raspoutine.

J’emporte la nouvelle et la furtive rencontre

dans mon sac à coïncidences, ma besace à poèmes.

Près du platane géant, un cerf-volant

S’est quillé, c’est l’expression qui me revient,

sur une branche haute

où personne n’ira le chercher

à part, peut-être, le vent.

Ou ce paon, peut-être gagné par une sagesse

post-narcissique,

qui n’a pas même daigné descendre de son perchoir

pour se faire admirer.

La meute, la bande, le groupe, l’escouade

le banc, la colonie, la troupe, que dira-t-on pour désigner

la petite communauté ambulante

de ces poètes-là

qui écrasent à présent les feuilles bien figées sous leurs pieds

pour le plaisir des bruissements ?

Près du manège à l’arrêt,

ils partent à la recherche du soleil

pour se parler en mots passés au tamis,

en mots d’anthologies ou de sauve-qui-peut ?

L’arbre aux quarante écus,

de son petit nom le gingko biloba,

sera l’élu du jour,

lui qui résista, dit-on à Hiroshima

( est-ce à cause de l’odeur repoussante de ses fruits

en automne ? commente un ragondin de passage)

et ne compte plus les années de vie et de survie.

Il s’est offert une margelle où s’asseoir,

un banc circulaire de paroles donnant sur l’extérieur.

On échange, on annonce, on croise, on juxtapose, on rit,

sous la surveillance discrète du blanc pigeon

entouré de ses acolytes à peau grise qui picorent

les bouts de phrases et puis s’échappent.

J’apostrophe un ancien banquier, copain d’enfance

que j’ai reconnu sous son bonnet d’hiver,

il pousse son petit-fils avec sa belle-fille de Montréal,

la promenade d’un bonheur de lundi matin,

il se souvient que je fus poète, ses doigts tremblent.

En ce moment, dit-elle, chaque semaine est

une décennie.

On parle de Syrie, de Palestine, d’Adonis, de Darwich,

des signes manquants pour lire l’arabe littéraire.

Pour apprendre l’arabe, dit-il, on peut

aller à l’église melkite saint-Nicolas de Myre,

rue Edmond Rostand.

Et Sacha Guitry prend la main :

« A quoi bon apprendre ce qui est dans les livres

Puisque ça y est ? »

Deux petites heures et puis s’en vont,

après un selfie de groupe qui semble

poussé par le vent à l’extérieur de la photo.

On attend sans attendre

le compte-rendu des gabians

Perchés en haut du restaurant-fantôme.

Ils n’en ont pas perdu une miette.