ABÉCÉDAIRE

Hier les fagots

A
comme ANGE

Un ange y donnait une éternité à travers le jour. (L’Apparent de Lumière)

Pourquoi Christian Guez m’avait-il choisi pour être Raphaël, l’ange de Philadelphie, dans son angéologie sélective ? Savait-il que mon commerce avec les anges ne datait pas de l’adolescence ? Mon ange gardien, déjà, aux premières heures de l’enfance…Les anges sont toujours sur le rebord. Le sexe des anges n’est plus pour eux depuis des lustres une question. Lorsqu’ils passent, seuls ou en escouade, lors d’un repas d’humains, un curieux silence investit la tablée, mais souvent les convives sont trop envahis de mots pour l’entendre. Les anges nous rappellent que le monde est traversé. Et nous, semblablement.

B
comme BRAN

Alors Bran se leva et dit : « Le temps est venu
de me rasseoir. »

( La Navigation de Bran, périple cinquième )

Bran est un curieux bout de prophète, parfois. Né comme un double dans mon écriture, il n’a cessé de remuer sur les bas – côtés. Pas facile de lui donner un statut, encore moins de lui édifier une statue… Peut-être le trouverez-vous en compagnie d’Alice au pays des Merveilles, du Plume de Michaux, de Mister Bean, pourquoi pas, en train de jouer aux cartes. Mais souvenez-vous qu’il vous changera les règles à chaque donne. D’où le plaisir que vous aurez à le regarder se prendre les pieds dans les tapis volants du langage. Est-ce sa faute, à la fin, s’il a sa chemise au – dehors et ses lacets défaits pour mieux passer sur l’autre trottoir du monde ? Bran ne compte plus les fois où il a été écrasé, mais bon prince, il ne vous en tiendra pas rigueur. Une boutade, et tout repart !

Bran, mon inégal alter ego.

C

comme cédille

La chose sans importance mérite tout l’intérêt qu’on lui accorde. ( La Terre Accoisée )

Irrésistible cédille qui vous transforme une lettre en une autre par la seule pression d’une trappe au plancher. On dirait qu’elle a trouvé la martingale d’en – dessous ; elle a compris qu’il n’y avait rien de tel qu’une prise de terre pour vous transformer en profondeur. Pas de creux discours, un « ça » bien appliqué et voilà le monde qui se met à parler enfin. Une de mes enfances se passe dans le Morvan ; c’est là sur le plancher des vaches, pas à l’école, que j’ai appris la valeur décisive de la cédille. Et à travers elle, tous ces signes de ponctuation minutieux, ces accompagnateurs des lettres et des phrases. Grâce au seul nom d’un village qui sans la cédille aurait risqué une appellation fort peu contrôlée. Retenez bien son nom à nul autre pareil : Villapourçon.

D
comme DÉVALER

Aujourd’hui, dévalant vers un nouveau millénaire… ( Les Amphibiens )

Il y a une écriture de la retenue. Il y a aussi une écriture du dévalement. Quand celle-là s’éduque aux manques, aux silences barbouillés de consentements, parfois à la politesse qui tue, celle-ci

ne craint pas d’ouvrir la bouche même pleine, de s’adonner aux arbres qui penchent sur la colline, aux pierres de hasard, aux mondes multiples rencontrés. Elle ne s’arrête pas en si bon chemin, elle vit d’aurores accueillies, de gestes sans prédécesseurs laborieux. Elle dénie aux sommets le droit de raconter toute l’histoire en quête inaccessible. Elle forme une sorte de retour qui ne va pas sans fantaisies, sans frayeur parfois aussi, chute, chute à l’arrière… L’histoire d’une vie comme celle du monde se donne plus qu’elle ne se lit. Pente amoureuse pour rejoindre le creux.

E
comme ÉTREINTE

D’une gorgée à l’autre, remontant vers le signe d’abondance, sous le paraphe des orangers.

( Héros sans Histoire )

Venue comme un trou dans le pyjama du matin, elle prit la forme d’une aube heureuse qui laissa tout un monde interdit. C’est par elle que devenu homme, d’une seule coulée, j’ai appris à conjuguer au présent de l’indicatif. Cornucopiae, corne d’abondance. Les phrases du poème ont gardé ce goût de serrer tout contre, de vouloir boire jusqu’à plus soif, salve et la débandade des parfums. L’étreinte jusqu’à l’éreintement. Dans ce corps à corps permanent, il arrive que mes mots t’entreprennent sans que je sache qui tu es. La première écriture en tremblement de lettres me l’avait déjà indiqué : l’étreinte est depuis l’origine le nom caché de l’éternité.

F
comme FUTUR AINTÉRIEUR

Avoir marché là dans cette neige qui s’amenuise, qui se dérobe peu à peu,
avec au loin, sur toutes les neiges à la fois,
le jeu innombrable du soleil.
( Les Voix de Neige )

Il y a toutes sortes de temps dans la météo du langage. J’aime celui-ci qui me déporte, me défalque du présent pour gagner un futur virtuel. De là, il nous regarde vivre en forme de souvenir. Et c’est pourtant toujours d’aujourd’hui qu’il s’agit. Certains penseront que le futur antérieur porte le sceau d’un adieu insupportable aux yeux du présent. Corps marqué d’une poignante privation. Vrai, sans doute. Mais pas toute l’histoire. Car écrire est déjà cela, n’est sans doute que cela : se retirer de l’ordinaire du temps dans l’espoir fou de le rejoindre ailleurs, avec une incandescence nouvelle. Futur antérieur, temps pour l’écriture du poème. Quand nous aurons formé cette phrase, temps sera bien venu pour l’adieu et la retrouvaille, bras dessus, bras dessous. Comme résolution musicale sur nos vies.

G
comme GUITARE

Guitare qui me revient
au milieu des poussières de sable, c’est une femme nue
qui se tend sur mes lèvres.

( Le Petit Livre de Qo )

À seize ans et quelques poussières, premiers poèmes et premiers accords débarquent dans le même arrivage. Écrire et chanter entament leur dialogue, testent leurs mérites et leurs failles. Pour le restant des jours, ils continueront de s’appeler. Le bois de la guitare, le serrement des manilles, le mystère en creux de la rosace, l’appel des cordes qui se tendent, tout fait présence dans la chambre vécue. Mes doigts savent désormais qu’une caresse est un son, que les instants sont des arpèges, des pickings et des battements. Sur table d’harmonie, guitare se couchera à volonté. Pour la suite des heures qui viendront, guitare, tour à tour rieuse, fissurée, combattante, au gré des gestes troubadours. Guitare pourra tout accueillir désormais, et même ce G double au milieu du nom qu’un poète ami jadis se donna en signe de recomposition espérée : Christian Gabriel/le Guez Ricord.

H
comme pays de l’HERM

Ce qu’on prenait pour une terre à jeun se nourrit de découverte en découverte.

( Du Pays de l’Herm )

Pas inventé ce nom, mais reçu. D’une autre enfance, vendéenne celle-là. Mot éprouvé avant que de mener son enquête, geste avant- coureur de poésie, en somme. Il y a du « In eremo », en lieu désert, dans ce nom. Et le H d’Hermès, par consonance, n’est pas si loin. L’herm réclamait aussi présence d’herbe. Mais sous cette couche humide, moussue par les saisons de pluie, une expérience se fait. Mon grand-père que jamais je ne connaîtrai a trouvé les vestiges d’une ancienne abbaye. L’éclat du jour soudain s’apprend à reculons. L’excavation fait renaître des personnages de légende qui habitent nos existences plus que nous le pensons. Tout un monde remue. Le pays de l’Herm est aussi fait de pierres, de coquillages, d’oiseaux migrateurs, de scènes à instruire avec le mouvement des marées. J’aimerais que chacun se trouve ou se reconnaisse son propre pays de l’Herm, où réel et imaginaire cesseraient d’être vécus contradictoirement. Un monde dehors – dedans voué à l’exploration, à la fête. Où le moindre clignement de l’œil inspiré se ferait habitant.

I
comme IF

Face à la grande ville ouverte, ce peu de terre où loge l’Inaccessible Fée.

( Petite Suite des Heures )

Marseille me déporte sur la mer. J’y habite une terre défalquée, colline d’ici, île de là. Toujours le poste à part du veilleur qui attend l’événement, n’attend plus, attend encore, célèbre la cérémonie de l’attente. Veilleur sur bleu du ciel dans sa guérite en roche blanche.
If me donna très tôt son nom multiple pour que j’éprouve le plaisir lumineux de la variété. J’ai entrepris sur le nom d’If bien des voyages, autant d’habitations de fortune, traces îliennes. J’y ai appelé des compagnons de fortune dans les années qui ont écrit là-bas leurs Méditerranées. If me glisse aujourd’hui encore sous la dent comme pays de l’éventuel, monde des possibles à décliner, joie respirant l’incandescence. Un soir, j’ai aussi retenu qu’If disparaîtrait dans une langue étrangère pour s’inventer une seconde vie. Insolentes insulaires: deux lettres suffisent parfois pour faire un monde à plusieurs voix.

J
comme JOUER

À ceux qui ne posent les règles de l’écriture qu’à travers le prisme du discours gestionnaire, je réponds que j’écris en me faisant arbre, en me balançant dans les branches, en jouant avec une toupie. »

( Aphorismes de l’Oiseau Passeur )

« Je » a toujours eu un faible pour les gens capable de se surprendre au sérieux. Les mots de poésie qui oublieraient qu’ils sont d’abord joueurs, méfiance. « Je » ne croit pas le moins du monde aux exercices de draperie, aux gestes sentencieux qui s’écoutent à bon marché. C’est ensemble le plus souvent, comme cul et chemise, que le grave et le sourire pratiquent la marelle, ou se font des croc-en-jambe. Tous les jeux ont leurs règles, leurs plaisirs, leurs lauriers et leurs beaux – perdants. « Je » est un autre à chaque fois qu’il joue. De plus en poésie, chacun s’en souvient : souffler c’est déjà jouer.

K
comme KALACHAKRA

À chaque commencement qui s’écrit, notre faveur est là : partir en quête d’un sourire comme le rond d’un mandala.

( Mandala des Jours )

Kalachakra, l’été de sable. On comprend ici l’art de ces géométries et de ces couleurs qui forment mandala. Et plus encore peut-être, la façon qu’ont les souffleurs de sable de distiller les passages d’instants pour que l’œuvre commune se réalise. Et au-delà, on attend ce moment où le vent de l’oubli décrètera d’un seul coup l’effacement. Kalachakra, temps de ce rond, fait de pleins et de vides.

Au retour, on survolera le détroit de Kertch où, dans une géographie secrète, j’ai dix ans et j’apprends de la voix sourde de mon grand-père maternel le sourire du mot de la rencontre. Kertch : quand nom et lieu habitent le même présent.

L
comme LIBERTÉ

Au plein de l’aube, la liberté si fortuite, si véhémente se prévaut d’un roseau.

( Citadelles et Mers – Saint-Cyr, parole du fou )

Parfois il faut ne pas avoir peur des gros mots. C’est ainsi.

Sur le mot liberté, j’ai écrit des tas de noms. Et à force de tas, il est vrai que le mot « liberté » a failli disparaître dans la tentation du balai. Mais elle, belle réfractaire, ne s’en est pas laissée compter. Elle a fait la morte au point que mort, elle-même, en fut bouche cousue. Puis elle a dansé si nue que les habits ont alerté les services très spéciaux.

Elle a aussi reçu une balle à la tempe et la médaille rouge sang. Pitié pour elle en ce temps-là qui n’est jamais fini ! Sur le mot liberté, j’ai écrit « mur » à Berlin comme au temps de la peste, dans tous les pays de déchirure. Pour mieux cerner la honte dans les mailles du mot. Marotte dérisoire, j’en conviens.

Mais j’y crois : la liberté saura toujours s’incliner devant plus fort qu’elle pour mieux lui passer entre les jambes, en tirant la sonnette d’alarme au passage.

M
comme MASQUE

Sur les murs subsistent les masque de la journée dans

l’ombre presque familière où juste avant que le soleil se lève encore, l’acteur venait faire fondre la cire.

( La Combe Obscure)

Il n’y a pas que Fantômas qui ôte son masque pour en révéler un autre. Les sans – visage se ramassent à la pelle en ce temps. Plus on se montre, plus on se cache. Quantité d’absences qu’on dépose pour se soustraire au regard.

Mais le masque ne dit pas toujours cela, et l’acteur le sait bien, dans son aurore de promesses. On habille sa face, au moins on ne la perdra pas. Les bonnes langues vous diront que ce n’est pas la meilleure façon de s’embrasser, on en convient, mais écrire est tout comme.

On n’en finit pas de désirer se rapprocher ; et pourtant on détourne. Dans le couloir des masques, on trouvera une panoplie de mots, accrochés à leurs clous qui, chacun à son tour, tentent de vous crier: « Me voici ». Et c’est toujours le plus récent arrivant, le masque de la dernière heure qu’on préfère.

N
comme NERF

L’homme est félibre, et partout il est dans les nerfs. ( Aphorismes de l’Oiseau Passeur )

On rêve d’un idéal de troubadour ou bien d’une cour au centre du village où le poète parle sans être attaché à une branche ni baillonné parce qu’il crie trop faux aux oreilles des autres.

L’évidence apprend d’autres usages. On se caparaçonne de solitude, et le craquèlement sans prévenir vous fait signe. On se dit : c’est irritant de penser que les nerfs trop à vif sont toujours menacés de ne pas faire de vieux os. Il faut dire que l’expression « garder son sang-froid » n’a jamais vraiment rassuré.

Autrement dit, écrire n’est pas une sinécure. Mais on avance, comme un pas dans ce monde, avec chaque matin pour enduire celle qu’on rencontrera de chants d’oiseaux.

Mais que nous veut le calme ? disais-tu en regardant le mouvement de la marée.

O
comme ŒUF

Si je penche, et patatras, qui me raccommodera ?

( Un crayon pour l’arc-en-ciel- Comptine )

Le o dans le e n’est pas si courant. On le retrouve dans l’œuf et dans le vœu et encore dans le cœur. Pour le mot « poule », le e et le o, ont bien plus d’espace d’aération, rendant hors de propos la question de savoir qui fut le premier de la poule ou de l’œuf.
Étonnantes lettres jumelles qui sans doute ont dû se serrer l’une contre l’autre pour tenir ensemble dans le ventre, avant le grand appel d’air. D’où l’impression qu’elles se sont écrasé un peu l’abdomen pour trouver place dans le monde. Chaque fois qu’un œuf vient, chant si fragile. Chant de cet être précieux qui vit en position d’équilibriste, petit d’humain, germe d’histoire. La coque est brave mais ne résisterait guère à une pression de doigts sévères.

Ne gobez pas toutes les paroles qu’on vous assène ! Méditez plutôt le destin de l’œuf qui attend toujours dans un jardin de Pâques qu’en le découvrant, caché près d’une pousse d’arbre, on forme un vœu.

P
comme PLANÈTE TERRE

L’herbe rare s’épuise.

Regarde qui remonte une dernière fois de l’origine graver la lueur à nos portes !

O terre, ce qui ruisselle dans tes entrailles est la prière d’âge nu.

( Paraboles à l’orient du cœur)

Le ventre rond des petits affamés, la forêt mise à sang, l’asphyxie généralisée.

La harangue des violeurs à prétention sacrée, les brûlures sur les vies aphones, les épaves flottantes.

L’excitation de l’éphémère en poudre aux yeux, les images sans prise, le besoin du souffle et des sueurs à partager.

Les transgénériques humanoïdes en préparation. Le peuple des virus qui secoue ses effets.
N’en jetez plus…

Et puis, quoi dans le feu des nations ?
Un nouveau-né qui d’un cri vous recommence le monde.

Ceci est la fleur la plus fragile qui en nous continue d’espérer.

Q
comme QUELQU’UN

On dirait que vous avez tiré quelqu’un de la terre brûlée

( Une route au milieu de la nuit )

« Il y a quelqu’un » : m’a toujours réjoui la formule – miracle au cabinet d’aisance ou de dégâts quand l’autre par inadvertance veut entrer dans le lieu privé. Anonymat précaire, quelqu’un signale sa présence.

Lorsque Qo a frappé à une de mes portes de nuit, traverse d’insomnie, j’ai compris que quelqu’un avait repris du service. Venu d’une marche biblique, appelant des sons chinois, travaillant en sourdine et donnant son écho. Figure insistante, incertaine. Ques aquo ? a dit l’humeur provençal.

Celui ou celle qui passe dans ma rue sera-t-il ce « quelqu’un » qui vous touche le cœur et vous change du dedans ? Plus loin encore : au défi de la mort, des gisants, quelqu’un toque tout au bord de l’âme où fleure un parfum céleste de résurrection.

D’un cabinet à l’autre, il y a donc toujours quelqu’un qui officie.

R
comme ROUGE

Appel
par les cent mille nuits biseautées,

appel
par le caillot du sang non advenu,

appel
d’une genèse qui d’un seul cri va nous rendre présents.

( Materia Mater )

À la question banale dans l’enfance, quand ma grand-mère se passionnait du vert, elle répondit qu’elle était ma couleur préférée. Elle, toujours, la couleur rouge, respire là, dans la poussée des commencements. Elle a su en ces heures poser son nez de clown sur le monde, mettre à la bouche la peau très tendre des coquelicots. On dira qu’on lui fera poser un genou à terre pour récolter sa part d’écorchure, ses drapeaux froissés, ses barricades en incendie. On lui montrera même ces deux trous au côté droit qui me parlent de résistance abattue. Mais c’est de vie toujours qu’il s’est agi. Un vol d’oiseau réfractaire qui nous emporte, une salutation avant d’entrer dans l’arène, un habit de lumière écarlate sur tes lèvres qui demandent à s’ouvrir. Bon sang ne saurait mentir, et pardon à ceux qui s’en font du mauvais.

Le monde des poèmes est peuplé de bivouacs, d’avant, d’après batailles. On les approche comme au bord d’un brasero de fortune qui veut croire que l’histoire, en quelques mots reçus, trouvés, sera sauvée de son désastre rougeoyant.

S
comme SOUDAIN

et qu’en toi se célèbre
la grande et multiple fête ; l’instant soudain, signe sonore veillé d’hommes en pied.

( Une seule Phrase pour Salzbourg)

Il vous attire au coin d’une phrase, vous fait peut-être une effroyable grimace ou vous célèbre une fête sans limite. Impossible de prédire cela. Le poème n’est jamais joué d’avance.

L’adverbe concerné est un dieu remuant. Il advient devant vous, et cela seul suffit à vous mettre en un nouvel état. Peut-être est-il l’agent secret des métamorphoses.

Certains fabriquent des poèmes comme on met au point des machines. Ici, entre irruption et déconvenue, on vit en univers instable, en zone aléatoire. L’adverbe provocateur déséquilibre votre marche, et ainsi vous marchez…Il signe la possibilité d’un moment, un bout d’histoire surgi au coin de la rue.

Vous étiez las, enfoncé dans vos clôtures. Le petit dieu a toqué à la porte.
-Je me sauve, me dis-tu.
-Sauve-moi, ai-je répondu.

Ainsi le sel d’un mot qui nous met en travers. D’un coup, toujours inattendu. Nous, les ivres vivants, en pays de surprise.

T
comme TÉMOIN

Nous sommes partis il y a de cela si longtemps. Jamais nous ne nous sommes arrêtés.

(La lampe allumée sur Patmos)

Une marche. Si longue qu’elle se perd dans la succession des temps. Et pourtant, elle est là, toujours présente dès lors que nous nous mettons à parler dans cette figure d’oracle.
Le premier geste de poésie fut sans doue celui-là, geste de mémoire. Transmettre ce que d’autres porteront plus tard dans leurs sacs. Renouant les figures du monde à leur manière, n’oubliant pas et créant à partir de cet humus. À la verticale du monde, chaque bras tirant sur ce qui fut, ce qui sera, et le mouvement incessant de la spirale.

Poésie, passage des témoins.

U
comme UBIQUITÉ

Mots en cocon, mots en amour, mots criant terre, Mots jour et nuit s’endormant tête- bêche.
Rien donc, sinon la vie, ce troublant fait divers

( Expéditions vers le sonnet du monde )

La moindre propriété qu’on doit espérer de l’expérience de poésie est de nous apprendre à exister dans deux endroits en même temps. C’est une forme de transport polyvalent qui rappelle que les mots sont à la fois particules et ondes. La pluralité des lieux vécue simultanément ne va évidemment pas sans risque, la mise en morceaux du corps d’Osiris en est un exemple ; mais c’est surtout la preuve d’une vitalité réjouissante. Le signe que l’errance gagne en intensité.

Lorsque le poème nomme la scène et celle qui de l’autre côté gigote au même instant, la cause du poème peut commencer à être entendue.

Temps d’ apprêter le véhicule pour la télé – portation de base. Plus tard, je vous le dis, les fulgurances s’activeront.

V
comme VACHES

Un regard d’absentes, d’avant les cataclysmes et les quintes de toux, d’avant les rages de dents et mises au pilori. Je fixe l’objectif. Elles me renvoient un moment de lenteur.

(Romainmôtier, O circonflexe)

Il me faut d’abord m’en approcher, les regarder pour qu’elles tournent leurs têtes vers moi, posent leur regard qui en dit long, ou plutôt large, ou plutôt qui m’appelle dans une profondeur vitreuse.

Puis je me remets à marcher. Elles pivotent leurs yeux pour tenir le contact, un moment. Quand je me serai affranchi de leur espace d’existence, elles inclineront à nouveau la tête vers le dieu du sol, arracheront leur dose d’herbe pour initier la cérémonie de la mâche. Plus tard viendra le temps de la rumination.

Où serai-je ? À mâcher un au- revoir, à contempler leurs mamelles pleines à l’arrière du convoi, à mesurer leurs pis prêts à céder à la main vigoureuse qui libèrera leur lait de nourrice.

Je marcherai déjà plus loin en compagnie des limaces noires, au bord du défilé des coquelicots. Mais parfois il m’arrivera sûrement de tourner la tête sans imbécile remords pour scruter la pose de mes déesses qui de leurs yeux me ramènent au pré. Pour une ultime leçon d’intelligence sensible, de compréhension muette entre espèces , n’ayons plus peur des mots, « d’ empathie bovidée », discipline de l’esprit heureusement tenue hors de portée de la science actuelle.

W
comme île de WIGHT printemps 1980

La nuit, je veille sur l’itinéraire des comètes nouvelles. Je les recense. Il arrive que je les questionne, quand plus rien ne me retient dans le temps.

Dans l’univers où tout retentit sur tout, je dois faire de profondes vagues. Ou rien, peut-être. Le vide, comme un creuset.

( Éphémérides )

Une île, une date. La constellation vit de ces expériences-là où restent quelques mots, traces de retombées dont la lumière nous parvient plus tard, autrement.

En ce temps-là, Wight nous fit entrer le jour en costumes, cravates dans la mer, avec un cornet à glace en décoration pour les lèvres.
La nuit, l’auberge appelait à une traversée aux marges du monde, improbable quête au-delà des parois.

Rassemblement du peuple festival et solitude bien arrimée. Le temps d’un île, à nouveau disparue dans le beau saccage des années.

X
comme INCONNU

Le soldat inconnu hésite encore, on le comprend,
à composer son hymne.

( Héros sans Histoire )

Inconnu au bataillon de nos pensées, de nos rangées de savoirs, je l’imagine ce soldat qui ne claironne pas si facilement. À respectable distance de tous ceux qui promènent leurs contrats d’assurances et leurs pouvoirs papier mâché sur le monde, tel qu’il est, qu’il va. Rebelle aux formatages, agile à la sauvette, notre inconnu qui ne demande son chemin qu’à celui qui s’est égaré. Il rejoindra toujours par quelque subterfuge sa belle inconnue, qu’il a levée par une nuit d’ algèbre trop ennuyeuse.

Le monde sous les yeux des poètes : un herbier d’ histoires d’inconnus qui subvertissent le discours machinal d’un seul baiser profond, croqué sur la bouche de la vérité.

Y
comme « IL Y A »

Parfois il pagaie à travers les siècles. Parfois il laisse fondre le sucre dans la tasse ; parfois aussi sans alerter le monde inétoilé, quelqu’un l’appelle par son nom sur le chemin.

( La Poésie en habits d’Arlequin )

Le voici. Avec ses deux bras en l’air qui se dressent et te font signe. Un appel au secours, l’annonce d’une victoire. Et puis, dès qu’on se rapproche, il porte une curieuse propension à s’effacer peu à peu, se dérober. Mais pas de fuite. Peut-être l’ échappée belle. Il m’apprend les balbutiements du langage. Un jour, « il y a » s’est construit en trilogie insolite : le verbe avoir qui n’a plus rien du tout, le pronom personnel devenu sans personne, et notre i qui se nationalise sous pavillon grec sans complaisance…

Geste de l’évidence pour nos yeux étonnés qui découvrent que par lui le monde, ce matin, recommence.

Z
comme ZYGOMYCÈTES

En vie, ils mordaient à pleines dents. En morts, ils feront encore plus envie.

( Marchand d’épitaphes )

Il faut savoir y regarder de plus près.
Les zygomycètes stricto sensu, constituent avec les trichomycètes les deux classes des zygomycètes lato sensu, ces derniers constituant l’une des cinq divisions des champignons actuellement reconnues.
Ils doivent leur nom à leur mode de reproduction sexuée, qui se fait par cystogamie avec formation de zygospores (du grec ancien zugos = couple). Dans la classe des Zygomycètes, le lecteur aura soin de distinguer : les dimargaritales, les endogonales, les entomophtorales, les mucorales et les zoopagales.

On le voit, la poésie a encore de beaux jours devant elle.

Dominique Sorrente

Publié dans la Revue des Archers (Marseille) – n°14- juin 2008